01. August 2012 · Kommentare deaktiviert für Harraga im Spiegel der nordafrikanischen Gesellschaft · Kategorien: Algerien, Lesehinweise · Tags:

Le monologue d’un harrag désabusé
«L’envie de cesser de souffrir est plus forte que le désir de vivre» Justine Lévy in «Rien de grave».par Kamal Guerroua*

Quotidien d’Oran, 26.07.2012

Si l’on prend par hasard une plume pour narrer le fait divers d’un harrag, sans doute, on interpellerait cette placide conscience qui germe dans les coeurs et ce serait «un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous» pour reprendre à mon compte une expression du romancier tchèque Franz Kafka (1883-1924) car plus personne ne vit ni ne sent en vrai une réalité qui n’est pas forcément sienne à moins d’être béni d’un don d’ubiquité aussi bien en vécus qu’en sentiments. Mais est-ce seulement un hasard d’écrire sur un malheur social les «harragas» s’entend ou seulement le hasard d’un constat sur une vie dans ce même abcès purulent où tout un monde indifférent côtoie en permanence des drames humains persistants qui m’aurait amené à la retranscription des paroles d’un triste monologue en mots écrits et noircis sur papier? Voilà un diptyque sur lequel la sensibilité de tout auteur serait mise cruellement à rude épreuve. Tout au plus serait-ce une défausse inexcusable de vouloir changer sans réfléchir le cours de ce «double hasard» d’autant que la réalité du harrag, si saturée d’amertumes, de vomis de douleurs et de fiel de regrets, est le point d’orgue de «l’humaine condition» dans tous ses replis et bouleversements. Le harrag, c’est un clandestin déchiré par les griffes de ses ignares gouvernants, un héros négatif d’une romance inachevée, un protagoniste virtuel d’un destin en lambeaux, une brûlure dans les chandelles de l’espoir, un amour enfoui dans les interstices de la haine. Le harrag, c’est une voix errante dans la symphonie de l’espoir, un corps chancelant dans les dédales de la souffrance, une sensibilité en déshérence, une mémoire bégayante peuplée d’ombres mais dépourvue de lumière…

Le harrag, c’est un oubli en fuite, une âme rebelle qui non seulement bouscule les évidences mais aussi remet en cause les balises et les tabous sculptés de notre société. Un harrag, c’est l’amas enchevêtré des coulisses algériennes, tristement exposées au grand jour.

C’est également, on le sait tous, le mot en verlan du «hagar», cet être orgueilleux et psychopathe qui, au nom de légitimités héritées ou fabriquées de toutes pièces, aurait réduit au chaos la patrie et les principes qui la fondent eux-mêmes. C’est pourquoi, le harrag est le contradicteur du mensonge, si fertile dans nos terres et cerveaux arides, l’amateur de vérités en friche, le cultivateur des rêves, le fan des utopies, le marin des océans, le collecteur des misères, le transgresseur de barrières, le dédouaneur des frontières, la sentinelle du sommeil, le dissipateur du brouillard. Le harrag, c’est le revers hideux de la rationalité du monde, le flottement impétueux des eaux durant une déclinaison d’un navire, le ressac des vagues à la tombée de la nuit, un rivage qui ne se marierait plus aux mirages, un visage toujours hagard, une révélation solennelle mais combien spontanée des vices de nos dictatures fades et sans fard…

La tragédie du harrag, c’est grosso modo un succinct résumé de tous les bas instincts des corrupteurs et des pilleurs des richesses du peuple. Elle est notre mal viscéral représenté en son extériorité la plus abominable, une légende contemporaine sertie de mille et une péripéties rocambolesques. Elle est une mort, une hystérie, des cadavres, des peurs et tout ce qui s’en suit. La tragédie du harrag est somme toute un théâtre de fantômes jonché de miroirs. Des miroirs aux alouettes certainement. Elle est «la honte nationale de tous nos responsables» à tous les échelons hiérarchiques qui, à dessein ou par dépit, s’ingénient à recoudre par des points de suture nos déchirures et blessures sans fin. Mais y-a-t-il quelqu’un de plus pauvre qu’un harrag qui habite un abîme de complexité dans un insoutenable face-à-face avec l’adversité, lequel l’a conduit à s’inventer nombre d’échappatoires pour lever l’hypothèque sur son présent en offrant une sépulture à ses secrets après les avoir lavés, ensevelis, et précieusement gardés ? On en est toujours dans l’expectative!! La harrag est un insoluble mystère dans la mesure où la pesanteur d’un temps fini, foncièrement obscène et malveillant a pignon sur rue dans sa cervelle. Ainsi, tout est calculé mais rien n’est garanti, tout est planifié mais rien n’est suivi. Chez lui, les certitudes sont serviles, l’improvisation, une routine, et le doute, un maître incontesté. Le harrag, en voulant se libérer, rêve de s’égarer n’importe où, de se marier avec n’importe qui, de faire n’importe quoi par n’importe comment dans n’importe quel pays à part le sien dans le seul et unique objectif de réussir sa vie, «une vie de décence et d’humilité» prétend-t-il. Mais sait-il alors que celle-là qu’il avait rêvée depuis belle lurette, est parsemée d’embûches, minée de mauvaises intentions et comble d’ironie transformée par l’égoïsme des politiques en une jungle de fauves?

«…Pleure ma mère, je suis déçu, pleure ma mère, l’Algérie perdue. Pleure ma mère, je suis grillé, pleure ma mère mes desseins ternis. Pleure ma mère mais sèche vite tes larmes car la tristesse d’aujourd’hui se transformerait demain peut-être en rayons d’allégresse. Pleure ma mère ces milliards que l’on dilapide à tire larigot alors que ton fils croule sous le fumier de la misère. Pleure ma mère et contemple bien les cals de mes mains, tu y liras les chemins de ma galère. Pleure ma mère, le temps que je m’en vais loin de toi, loin de ton odeur, de ta sueur, de tes chagrins et de tes joies. Pleure ma mère et laisse moi, laisse à moi, ton fils égaré une dernière chance pour te raconter mon calvaire, mes douleurs et mes peines. Moi, je pleure en me délectant de ta berceuse, je pleure en dormant avec tes conseils, je pleure en me claudiquant sur ton amour. Tu es l’odeur d’une enfance évanouie, l’espoir d’un présent incertain, le parfum d’un avenir sur des nuages. Je te pleure en cachette quand le noir voile mes yeux, quand les étoiles fondent de tristesse, quand la rouille entame tes amulettes. Je pleure parce que j’ai peur de mon courage, peur de mon aventure, peur de tout ce qui fait allusion à la vie. Je crains de te perdre à regret, mère de mon destin, parce que tu es hélas une bougie que viole le feu, une braise qu’éteignent les flots, un écho que rejette mon égo…

Je veux que tu attrapes cette rage étranglée au fond de ma gorge, que tu saches que ton fils est jeté en pâture comme un sacrifice propitiatoire à cette hydre à têtes multiples (chômage, hogra, malvie, manque de loisirs, absence d’horizons…). Je veux, chère mère, que tu pourchasses par ta finesse et ta tendresse les noires idées qui m’embrument la cervelle et que tu me fasses par là découvrir mes incohérences et mes abîmes. Je suis un grand harrag ma mère mais j’en suis médiocrement fier car cela gronde en moi comme un affront d’orgueil surtout quand les grilles de la solitude se referment sur moi et que je me rends compte qu’il n’y a que ton vaste coeur qui puisse m’héberger, me nourrir et me choyer.

Pas un autre de rechange !! Je suis comme un déraciné de toutes les passions, je suis un coeur de basalte vide d’émotions, je suis ce «rocher de Tanios» dont parle si élégamment Amin Maalouf. Tu sais, si j’étais parti naguère à la conquête de ce territoire invisible, cet au-delà du fric, du cul et de cuites, cette utopie que j’avais plantée comme un fanion dans mes intimes pensées, c’est parce que je suis un «fanatique de l’absence»(1) qui refuse de panser les saignées de ses blessures. En conséquence, j’ai transformé mes malaises en socle résistance, mes horreurs en forteresse d’existence et mes déceptions en citadelle d’endurance. Tu te rends compte, ma mère, c’est moi-même, ton fils chéri et gâté, qui étais allé récupérer la «Poste restante» de Boulam Sansal ! Néanmoins, je le reconnais devant toi maman, je n’ai intégré la race des purs et des durs que lorsque j’ai battu à plate couture mes angoisses matricides et que ma mémoire, délicieusement meurtrie par tes gifles, tes sermons et tes blâmes, a recouvré sa virginité de jeune fille. Oui ma mère, peut-être l’ignores-tu encore, ma mémoire est une semence féminine dont ton prénom évoque à mes oreilles non seulement mes origines et mes racines mais surtout l’étrangeté de mon destin, cruellement séparé du tien. Je t’aime ma mère, je t’aime, je t’aime…

Tu le sais bien ma mère, j’ai tour à tour été qualifié d’incorrigible flemmard, de chahuteur impédant, et de gamin insouciant mais cela m’indiffère car au lieu de me cloître dans la reddition comme dirait un chanteur très engagé de chez nous, j’ai choisi ma voix, je veux dire ma voie : la résistance. La résistance d’un certain jeune d’Octobre (1). Je déteste l’univers du flou et du non-droit, la vie de paillettes dans laquelle baignent les nantis, les cercles fermés des «fils à papa», les clubs privés des privilégiés. Je déteste la claustrophobie et l’ostracisme auxquels m’astreignent les oppresseurs. Je déteste aussi la haine et le mépris des miens. C’est cruel, j’ai été chez moi effacé, chez l’autre inexistant, dans le coeur de mes parents vivant et dans le mien mort enterré depuis longtemps. Je suis un harrag de moi-même, de mon être, des mes papiers, de mes habits, de mon corps, et de ma chair. Mon sang est essence, ma salive, une audace, mes bras, une force…alors de très loin, je te vois, ma pauvre mère, recroquevillée sur tes soucis et m’insurge pour crier comme Brecht (1898-1956) et à haute voix : chante mère-courage ma bravoure, chante mère-patience l’épopée de ton fils béni par les malheurs et maudit par les bonheurs, chante en fanfare, auteure de mes jours, ma douleur dans ta joie et ma joie dans ta douleur…chante ma mère, chante, chante…

J’ai tout le temps rêvé du «Babor»(2) mais dès que j’y ai mis les pieds, je m’en suis ravisé, c’est horrible! Ce fut un chalutier de fortune, un peu de bricole par-ci, des astuces par-là, un brin d’humour, des chamailleries, des contretemps et le rêve d’autrefois a pris forme. Mes copains y ont mis toute la gomme, ce fut un projet mûri au fil des nuits et des jours. Moi, j’habite à Relizane. Cela fait longtemps que j’ai abandonné les études. Elles me donnent de la nausée. Et pourtant mon prof de maths au lycée a nourri un grand espoir en moi alors que je dessine sur les pupitres de notre école des images mi-comiques, mi-tragiques comme par exemple un corbeau noir rôdant sur des perdrix dont la fouine avait coupé les têtes ou un bébé joufflu sur les bras d’une mère attendrissante! Tous mes souvenirs furent une navette d’allées-retours à notre verger familial à Oued Rhiou, les gens y sont très gentils mais se prennent des fois pour le nombril du monde, ils se donnent des airs hautains dès qu’un villageois des campagnes environnantes visite leur ville. Je me souviens bien qu’un jour en 1997, c’était une date fatidique d’ailleurs, une alerte générale s’y est déclarée. Un bruit a couru que les meurtriers du douar de «Remka»(3) seraient de retour cette fois-ci sur notre paisible ville «ils vont violer nos femmes, insulter nos hommes et massacrer nos enfants» lance horrifié mais avec une lucidité déconcertante Lekheir. Des trémolos dans la voix, il enchaîne «cette nuit, on va coucher devant le commissariat de police, là-bas, on y sera en sécurité». Tournant en dérision les paroles de ce dernier, Mostafa un quinquagénaire très populaire parmi la jeunesse du quartier, a joint le geste à la parole en me faisant un clin d’oeil furtif «tu sais Mokhtar, les terroristes n’ont du courage de Raspoutine que la barbe, ils sont des trouillards actifs!» et tout le monde part d’un rire tragi-comique «c’est ça la vie, tu lui dois tout sans qu’elle te doive rien» me dit Menouar, un ami d’enfance à moi, un joli bonhomme, plutôt maigre, les cheveux châtains et les yeux noisette surlignés par des sourcils bien noirs.

C’était celui-là même qui m’avait présenté à une clique de jeunes de Mostaganem en 1998, lesquels ont fait auparavant l’amère expérience de traverser la mer sur une pirogue «ils ont perdu deux de leurs copains, les pauvres, la mer ne leur a rien pardonné», puis il a fait une halte méditative et continué sur sa lancée «tu sais Mokhtar, je te livre une confidence, moi, j’en ai marre de ce bled, je suis jeune sans le sou et je n’ai aucun avenir, l’année dernière, j’ai déposé partout des dossiers pour le boulot mais je n’ai eu aucun retour, un ancien directeur d’école m’a conseillé un ami à lui qui y travaille comme économe, j’ai beau essayer de le contacter par l’entremise d’une connaissance, pas moyen». A équidistance entre Menouar, Lekheir et moi, Rachid, le benjamin du groupe s’en mêle «écoute Mokhtar,, toi, tu n’as rien à perdre, tes parents habitent dans un patelin éloigné (Warizane), si tu y retournes, tu vas mordre de la poussière, il n’y a rien pour toi là-bas» et de poursuivre, très pathétique, après m’avoir fixé longuement des yeux «tu te rends compte, l’été dernier, kamel, le copain de si Madjid, le tenancier du tripot du coin est revenu plein de cadeaux à sa famille. On raconte qu’il a ramené des bijoux très précieux pour sa soeur. Maintenant, il compte construire une belle maison à Sig, ses parents y résident depuis un moment, purée quelle chance! En quatre ans, il a amassé un pactole qu’un nègre comme toi ne collectera même dans vingt ans » «T’as vu sa femme, dit Menaouar, une blonde platine, très désirable, on raconte qu’elle est catin, je ne sais pas, peut-être n’est-ce qu’un ragot de jaloux…».

Nous étions en l’an 2000, à Oued Rhiou, la situation sécuritaire s’est nettement apaisé mais le chômage bat son plein. La canicule estivale sème un silence sépulcral dans la ville. Les gens vaquent à leurs occupations le matin mais se soumettent vite au somme de l’après-midi. Farid, un gestionnaire de formation vient d’installer une baraque où il bosse comme vendeur à la sauvette. C’était à partir de là qu’il a tissé des liens solides avec la clique de Mostaganem. On s’y est rencontré souvent autour d’un café pour parler à bâtons rompus. A l’époque, la piste de l’Espagne fut très prisée. Les zodiacs y accostent par centaines. On a décidé alors d’affréter un hors-bord, la particularité de ce chalutier est qu’il a un moteur collé à sa devanture, ce qui permet le dégagement de toute la surface et l’évitement des risques de noyade en cas d’affluence d’eau. Il pourrait parcourir jusqu’à 50 kilomètres sans arrêt pourvu qu’il ait moins de charge possible. En même temps, on s’est équipé d’ancres, de cordeaux, de victuailles et de deux jerricans du gasoil. En réalité, les faits divers rapportés par la presse nous ont donné de vifs frissons : des bébés, des fillettes, des femmes et même des adultes furent balancés en pleine mer par des passeurs véreux et sans scrupules. La vie humaine ne vaut rien devant l’adversité de la nature…

Mais l’enthousiasme de la jeunesse, je l’avoue, est pire que mille dérives. On a même osé nous procurer un narguilé pour allonger davantage les nuits. Décidément, le départ est fixé à la mi-août. Le jour J, trois femmes prétendument affiliées à un grand réseau d’immigration clandestine nous ont accueilli dans l’enceinte d’une agence d’assurance en centre-ville. Elles disaient être des fonctionnaires au port d’Oran. Bien qu’elles portent des badges qui attestent de leur identité, on y avait senti l’odeur d’une magouille dans leurs propos. Dépêchées vite fait par des affairistes, elles ont eu recours à un tas de prête-noms et d’astuces pour se faire passer comme gestionnaires de ladite agence. L’entrevue aurait duré une quarantaine de minutes, on y a abordé le trajet, les lieux de l’embarquement, ceux qui vont nous accueillir une fois sur les côtes espagnoles. Tout est passé au peigne fin.

Les préparatifs allaient bon train, reste un grand problème, nos familles n’en sont pas au courant. Ma mère, toute attendrissante qu’elle est, a senti mes inquiétudes «Mokhtar, mon fils, ne t’en fais pas trop, tu seras tranquille lorsqu’ils te donneront une carte militaire, le nouveau raîs l’a promise à tous les jeunes de ton âge» me dit-elle sur un ton à la limite du misérabilisme. La mélancolie de mes derniers jours avant le départ définitif du bled s’est dissoute dans la joie collective de quitter la misère. L’eldorado ibérique nous a ébloui.

Je me rappelle que Yazid, un jeunot très vif, trémousse d’allégresse juste à l’idée de fréquenter des européennes «un ami m’a raconté que l’amour est gratuit là-bas et les villes grouillent tout le temps du monde, on va y prendre notre pied» se gausse-t-il d’une manière surfaite. Mostafa, l’aîné de notre clique, goguenard et malveillant, 29 ans à l’époque, nous a sensibilisé sur les risques que l’on pourrait encourir en haute mer «faut pas paniquer mes amis, la mer est un monstre devant les lâches et un nain aux yeux des hommes». Il s’est dit prêt à tout pour sauver les siens (son père est malade d’Alzheimer depuis presque une dizaine d’années et sa mère, au foyer à plein temps, s’occupe d’une ribambelle d’enfants et cache ses angoisses sous des monticules d’anti-dépresseurs). Malgré tout, Mostafa s’affiche téméraire.

Le jour où l’on a pris le zodiac, c’était à Béni Saf, on était une quinzaine, trois jeunes de Boukadir, huit de Oued Rhiou, deux kabyles et un oranais. Mostafa s’est confondu au tout début en salamalecs de mauvais aloi avec un grand magouilleur du réseau venu en la circonstance pour nous prêter assistance.

La scène a failli dégénérer en une chamaillerie n’était-ce l’intervention in extremis de Yazid qui l’a évitée de justesse. Mostafa s’identifie lui-même volontiers à «Omar Gatlatou»(5). Il a juré sur tous les cieux qu’un jour l’Algérie allait en finir avec la pègre de malfrats sans foi ni loi qui la gouverne. Espiègle et plein d’humour, Slimane, ce kabyle désabusé aux grandes moustaches, aurait tourné toutes les noires colères de Mostafa en dérision, plongeant toute l’équipée dans une joie incommensurable, c’était la chaleur du pré-départ. On a prévu nos urgences en cas de détérioration de l’état du ciel dans une semaine. Le dernier bulletin de la météo a scrupuleusement été suivi par Slimane. Dans l’ordre normal des choses à en croire les dires des trois femmes que l’on avait rencontrées auparavant, le trajet durera huit jours. En cas de danger imminent, c’est la règle de survie qui prédomine, nous ont-elles amèrement conseillé. Le premier jour, on a ramé à force de bras et compté sur l’entraide collective afin d’économiser le gasoil. Tout au plus, pour ne pas se perdre au milieu de l’océan, on a pris une boussole dont l’aiguille fut ajustée au nord. En vérité, presque la moitié des Harragas ont une vraie expérience de la mer. Être fin connaisseur de la natation est l’atout dont doit se doter tout clandestin. Des scénarios rocambolesques nous ont été racontés avant même notre embarquement : des harragas fusillés en plein océan en toute impunité par les garde-côtes, des délateurs qui ont vendu leurs frères pour une poignée de billets en devises. Au début, on a choisi l’île italienne Lampedusa puis pensé longuement à Ceuta et Mellila au Maroc mais c’était loin pour nous et puis on n’en a aucune idée. Donc, on a décidé d’aller en Espagne. On nous a dit que les espagnoles sont très rigolos, pleins de verve et adorables à vivre. C’est du moins ce que l’on nous a inculqué comme idée initiale. La mer est vaste et la douleur de quitter les siens est immensément ingérable. Mon coeur fut en larmes. Des larmes indécises, hésitantes mais fort abondantes. J’ai remarqué tout autour de moi des yeux embués, des regards fuyants et un silence sépulcral que couvrent les brises estivales «t’as vu Mokhtar, la vie des galériens que nous sommes. On dirait qu’on est des verrues que nos responsables enlèvent de leur visage, quelle poisse!». L’aventure n’a pas de bout, elle est un tunnel sans fond, j’ai ressenti cela à notre arrivée aux côtes espagnoles au terme de sept journées d’angoisse et d’inquiétude. Le cauchemar des gardes-côtes nous a hanté à n’en plus finir. La nuit, on allume une torche d’une lumière blafarde et on dort à tour de rôle. Nos fringues furent éclaboussées par la graisse et la sueur … Ce fut un vrai cocktail d’ennui, de fatigue et d’insomnie. Au terminus, on ne s’est pas rendu à l’évidence qu’on est vraiment en Europe. Moi-même, je m’en suis égayé à outrance, j’ai embrassé chaleureusement mes copains tout en croyant en des lendemains enchanteurs. Hélas, on s’est dispersé comme des grains de blé semés à la va-vite sans accolades ni adieux. Heureusement qu’on est resté ensemble moi et mon ami de Mostaganem Yazid sept nuits sans nourriture durant lesquelles l’on a réussi à s’attirer la sympathie de Juan et de Patricia, un couple de chrétiens pratiquants qui travaillent pour la Croix Rouge, ils nous ont dépanné durant un mois par un travail au pair. C’était dur car on est obligé de défricher, sarcler et biner leur jardin en contrepartie de quelque monnaie de poche. Yazid en a eu marre puisque la langue lui fut un grand handicap. Moi, l’Espagnol, j’en ai appris des rudiments au lycée de Mascara. Et puis, j’étais quelqu’un de flexible aussi.

Yazid m’a reproché mon attachement à la religion car lui préfère sortir le soir, aller en boîtes et s’amuser « c’est plus facile d’avoir des principes quand on est bien nourri » dit Mark Twain mon ami, me dit-il à chaque sortie. Barcelone est une ville de perdition où la vie y est joyeuse. Dans la matinée on dort parce que la nuit on la passe généralement à la belle étoile. Toutefois, au coucher du soleil, on se réveille sous les kalaxons des voitures, les queues bruyantes devant les estaminets, les réverbérations de lumière que renvoient les éclairages de tous bords. Du coup, on s’en mêle, question de faire une relaxe à nos insomnies ! Les conditions furent tellement difficiles que j’ai dû faire la manche à la gare toute proche pour survivre. Sans papiers et sans domicile, mon moral n’était plus au beau fixe. Pour bénéficier des aides combien rares de l’Etat, on se fait passer pour des S.D.F catalans ! A un moment donné de mon triste séjour, j’ai regretté toute l’aventure que j’ai osée sur un coup de tête. Sincèrement, je n’en ai pas pu encaisser l’uppercut.

J’ai passé huit ans à trimballer mes bagages de coin en coin et n‘ ai gardé aucune trace de mes amis. Dommage ! Huit années à rester rivé à un ailleurs aussi douillet qu’inabordable. A Almeria, ville où on s’est déplacé par désespoir, j’ai été hébergé dans un foyer social grâce à une connaissance. Un gîte et un couvert m’ont été offerts. De temps en temps, un médecin nous rend visite. J’ai été parmi des bulgares, des kosovards, des afghans, des roumains, des pakistanais, et même des chinois. Chaque visage représente un monde à lui-même. Le matin, on a droit à un petit déjeuner frugal, juste pour se tenir debout. Généralement, on attend « los bocadillos » du déjeuner pour manger à volonté car d’une part c’était le moment propice où il y a vraiment très peu de monde, d’autre part, l’on y met trop à table. Mes journées étaient tristes. Je revoyais en des éclairs toutes mes années de jeunesse perdue, la galère dans le chalutier, la voyouterie du passeur, les colères de mon père, la tristesse de ma mère, l’amour de ma cousine…

Aujourd’hui, après avoir quitté de plein gré l’Espagne où j’ai demeuré plus de douze ans, je suis revenu m’installer parmi les miens. Là, je compte m’investir dans l’associatif car je pense que l’évolution des mentalités de mes compatriotes est affaire de temps et que la conscience ne s’acquiert que par l’éducation de la génération montante. Voilà le récit du harrag désabusé que je suis « assume ton destin et jette ton passé comme un ballon de baudruche derrière toi, l’avenir l’attrapera parce qu’il est la propriété exclusive des optimistes » c’est ta sagesse ma mère, je l’ai gardée en mémoire parce que tu m’es chère. Je t’aime.

*Universitaire

Notes:

1-En référence aux événements d’Octobre 1988, symbole de résistance et du militantisme de la jeunesse algérienne.

2- Navire en arabe

3-Le massacre terroriste de Remka (wilaya de Relizane) en 1997, parmi les plus monstrueux génocides commis en Algérie durant la guerre civile (1992-2000).

4-Le mot est de l’écrivain Julia Kristeva cité dans son essai «étrangers à nous-mêmes»

5-Omar Gatlatou, film de Merzac Allouach réalisé en 1976 qui décrit le train-train quotidien d’un jeune livré à lui-même dans une société à peine rétablie des séquelles de la colonisation. Le héros est on ne peut plus l’incarnation du Don Quichotte à l’algérienne.

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5171182

Ähnliche Beiträge

Kommentare geschlossen.